C’est par « le toucher »,
avant-dernière rencontre de notre module «
Approcher la foi par les cinq sens », que nous avons
"embrassé" les enseignements de Marie-Laure Veyron-Maillet
(qui termine sa thèse de doctorat, à la Faculté
Protestante de Théologie de Montpellier, sur le toucher dans
le Nouveau Testament).
Compte-rendu
de cette rencontre pour "effleurer" le sujet
Un peu d’anthropologie …
Au regard de l’anthropologie, le sens du toucher
jugé secondaire (en comparaison, à l’ouïe et
à la vue) ou archaïque (loin de l’intelligence), n’en
demeure pas moins primordial. Il est le premier et le dernier : depuis
la nuit de la gestation et le peau à peau du ventre maternel,
à la main du mourant que l’on caresse pour la dernière
fois.
C’est par excellence le sens de la relation, puisque l’on
ne peut toucher sans être touché. Alors que les quatre
autre sens fonctionnent individuellement, le toucher implique inexorablement
la relation et la réciprocité : "toucher" et
"être touché" sont indissociables.
Les organes du toucher sont nombreux. Il n’y a
pas seulement la main qui touche, mais les cellules sensibles réparties
dans tout le corps y compris à l’intérieur de notre
corps ; et également les bras, les pieds, les cuisses, la peau
(c’est-à-dire 1,50m2 de surface), la bouche, la langue,
les organes sexuels.
Dans la Bible …
Parce que la fonction du toucher rejoint des réalités
comme la connaissance, la révélation, la guérison,
la compassion, l’amour, le désir, la bénédiction,
l’onction, son usage est très fréquent dans la Bible.
Nous avons lu dans le cycle de Jacob : le toucher trompeur et le baiser
à Esaü (Gn 27), ainsi que le mystérieux combat de
nuit au gué de Yabbock (Gn 32).
La main de Dieu : « "Descends tout de suite chez le potier
; c’est là que je te ferai entendre mes paroles."
Je descendis chez le potier ; il était en train de travailler
au tour. Quand, par un geste malheureux, le potier ratait l’objet
qu’il confectionnait avec de l’argile, il en refaisait un
autre selon la technique d’un bon potier. […] "Vous
êtes dans ma main […] comme l’argile dans la main
du potier." » (Jr 18,2-4.6b).
Les bras d’un Dieu maternel (Is 66,9 - Ps 130), versets bibliques
où sainte Thérèse de Lisieux, en recherche de la
douceur d’un visage maternel, a trouvé réconfort.
« Dieu habite la douceur » (Angélus Silésius).
Le baiser amoureux aux nombreuses récurrences dans le livre du
Cantique des Cantiques.
Et un détour par la fragilité de la nudité (Gn)
et de la peau malade et du corps souffrant avec Job.
Et plus spécialement dans le Nouveau Testament :
À travers plusieurs textes (traduits du grec par
Marie-Laure Veyron-Maillet), nous nous sommes laissé interroger
par les ambiguïtés et les obscurités des textes.
Mc 5,21-43 (le réveil de la fille de Jaïre et la guérison
de la femme hémorroïsse) ; Lc 7,36-50 (la femme pécheresse
chez Simon le Pharisien) ; Lc 7,11-17 (la veuve de Naïm) ; Mc 1,35-45
(guérison d’un lépreux) ; Mt 20,29-34 (guérison
de deux aveugles) ; Mc 8,22-26 (guérison d’un aveugle à
Bethsaïde).
Il y a quelques constantes entre tous ces textes comme :
1. L’intention ou le désir (personnel ou communautaire
quand la foule est médiatrice),
2. Pas toujours de distinction entre toucher et être touché,
entre le mode actif ou passif.
3. Le lien entre parole et toucher (le toucher comme unique moyen de
communication pour les sans nom. Le toucher réhabilite et sociabilise
et rend la parole, la guérison est accompagnée d’une
parole salvatrice de Jésus),
4. La liberté de Jésus. Un Jésus "sujet"
qui pose souvent un autre geste que ce que la foule attend,
5. Et inversement, un Jésus qui se laisse faire et accepte d’être
déplacé. Ce que le petit ou le toucher lui révèle
de sa mission, de son identité. « Une force est sortie
de moi » et Jésus se laisse entraîner comme malgré
lui, « ému aux entrailles ». Écho d’un
Dieu de comapssion.
6. Guérison et salut intégral.
7. En conclusion, la conséquence de ces touchers est un renversement
total par rapport à la distinction profane/sacré établie
par les hommes, cette loi de séparation et d’exclusion
incompatible à un Dieu Amour et Salvateur. Jésus touchant
ou se laissant toucher par "l’impur", abolit définitivement
la peur de la contagion. Il bouleverse le registre pur/impur lié
au pouvoir et à la fonction, pour nous révéler
le nouveau registre de l’évangile : aimer/ne pas aimer.
Le toucher intérieur ou le toucher spirituel
:
« Ô flamme d'amour vive / qui blesse
tendrement mon âme en son intimité profonde / Ô suave
blessure / ô délicieuse plaie, ô tendre main, ô
délicat toucher » Jean de la Croix, La Vive Flamme.»
Il existe aussi une autre manière de toucher et d’être
touché, quand l’invisible nous touche et qu’au fond
de notre cœur (siège des émotions, de l’intelligence
et de la mémoire), au plus intime de nous-mêmes, se met
au jour, sensiblement, notre relation, notre histoire d’alliance
avec Dieu.
Des priants, dès la première alliance, témoignent
de la proximité tactile d’un Dieu tout proche qui se laisse
blesser.
Nous avons lu un extrait de l’autobiographie de Thérèse
d’Avila, où il est facile pour un lecteur averti de noter
la trace ou le fruit de l’Esprit Saint en son cœur. Nous
avons relevé dans trois colonnes 1) Les émotions positives,
2) Les émotions négatives, 3) Les médiations.
Ces émotions spirituelles sont autant de balises en creux ou
en bosse, de ce chemin tâtonnant que la Grande Thérèse
invente jour après jour avec ce Dieu Révélé
dans la Très Sainte Humanité du Christ. C’est la
révolution copernicienne vécue au moment de sa conversion
: elle ne vit plus centrée sur elle ; mais, désormais,
le centre de son existence est Dieu, Seul. « Une nouvelle
vie : […] celle de Dieu vivant en moi.». (Vida, XXIII,
§1)
Un film :
« La couleur du paradis » (La
couleur de Dieu) de Majid Mjidi, Iran 1998, 1h28.
Indispensable pour comprendre l’homme en harmonie avec la nature
et le monde, ainsi que sa soif de "toucher" Dieu, avec la
très émouvante figure d’un petit garçon Mohammad,
aveugle de naissance, qui nous fait toucher du doigt que le délicat
toucher rejoint le regard du cœur.
En guise d’accolade, notre conclusion
…
« Que veut dire toucher sinon croire ? Par
la foi, en effet, nous touchons le Christ et il vaut mieux ne pas le
toucher de nos mains et le toucher par la foi que le palper de nos mains
et ne pas le toucher par la foi. Ce ne fut pas un grand avantage que
de toucher le Christ ; les juifs l’ont touché quand ils
l’ont arrêté, ils l’ont touché quand
ils l’ont lié, ils l’ont touché quand ils
l’ont pendu : ils l’ont touché et en le touchant
mal, ils ont perdu ce qu’ils ont touché. Touche-le par
la foi, ô Église catholique, par la foi, touche-le. »
Saint Augustin, Sermon 246.
Et dernière pirouette !
(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac)
Je quarte du pied, j'escarmouche, je coupe, je feinte...
Se fendant.
Hé ! là donc (Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.)
À la fin de l'envoi, je touche.
Sr Nathalie Le Gac 9/03/10